mercredi 25 janvier 2017

L'ogre du Nil

J'ai longtemps affecté d'être un touriste différent et de fuir les foules de visiteurs. Au Caire, j'explorai seul la place Tahrir, bien avant que le Printemps arabe ne la mette à la Une de tous les journaux, allais fureter çà et là au hasard des ruelles de la métropole. Je voulus entrer dans un bistrot fréquenté par les locaux, pour y savourer un thé, à l'instar des gens du lieu. Il s'agissait pour moi de saisir un peu du quotidien ordinaire, loin des clichés des guides de voyage. Las, le patron m'apporta avec déférence une tasse d'eau chaude et un sachet de Lipton, en tout point identique à ceux que l'on trouve en rayons chez nous. Je me confondis en remerciements avant d'absorber en feignant mille délices le breuvage au goût prononcé de chlore, sous les regards attentifs de mes voisins de table. J'appris plus tard que les étrangers étaient ainsi honorés, tant leur offrir le thé ordinaire des Égyptiens était inconcevable.

(c) http://nikon-sevast.blogspot.fr/2015/02/le-geant-de-la-vallee-des-rois-carlo.html

Je repris mes promenades guidées par le hasard, quand un rude gaillard se mit en travers de mon chemin. Il me bloquait tout simplement le passage et attendait je ne sais quoi. "Excusez-moi, monsieur", dis-je en français, à la fois pour lui indiquer ma nationalité et faire preuve de politesse. L'autre se fendit d'un large sourire. "Français ! j’adore la France ! Mon frère a travaillé à Lyon". Il me tendit la main en un geste fraternel, et je fis de même en digne porteur du flambeau de l'amitié entre les peuples. Mauvaise idée : l'autre m'empoigna comme dans un étau et cette montagne de muscles se mit à m'entraîner. "Viens chez moi ! tu es mon invité !" Résistant tant bien que mal, je faisais jouer toute mon inertie pour me défaire du piège, en improvisant tout ce qui me passait par la tête en guise de dénégation. "Non, merci, je n'ai pas le temps, je suis attendu". L'idée de me retrouver dans je ne sais quel repaire en compagnie de cet ogre du Nil ne m'inpirait que des pensées funestes. Mais l'autre continuait à me tirer par le bras, sous le regard amusé des Cairotes qui contemplaient un gringalet d'Européen en pantalons courts happé par le colosse du lieu.

Mes récriminations finirent par porter. Le géant me lâcha et, joignant le geste à la parole, me fit comprendre combien son cœur était blessé de mon refus. Je compatissais bien volontiers, en affirmant qu'en d'autres circonstances, goûter un moment en sa compagnie aurait représenté le summum de la félicité. Avec regret il me tendit la main pour prendre congé. Je fis l'erreur de la serrer, car immédiatement, le type l'avait de nouveau emprisonnée, et s'employait à me tracter sur le trottoir, tout-à-fait de la façon dont on mène les bestiaux, en clamant à qui voulait l'entendre que j'étais son invité, que la France était son pays de cœur, parmi d'autres imprécations en arabe qui m'échapperaient pour toujours.

Usant de toute ma volonté, je parvins à me défaire de son étreinte, clamant que non, décidément, je ne voulais pas aller chez lui, ni où que ce soit. Le malabar affectait la plus sincère affliction et se répandait en supplications, mais pour le coup, j'avais ma dose. Je le saluai d'un geste bref et tournai les talons, laissant ce prédateur sournois retourner à son affût de touristes égarés.


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